Mon vieux

Romans

Editeur :
Le Seuil - 2004 -
(Dernière édition)

Collection :
Collection "seuil policier"
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Présentation :


Élevé dans la misère, Alain Colmont a quand même réussi à devenir prof, puis scénariste pour la télé. Mais un jour sa fille, Cécile, a un accident de scooter qui la défigure. Alain, qui l’adore, se ruine pour lui redonner un visage.
À La Courneuve, un vieillard qui titube au milieu de la route à 11 heures du soir est récupéré par la BAC. Pas moyen de savoir son nom, l’inconnu a la maladie d’Alzheimer.
À Belleville, une bande de clodos se retrouve régulièrement pour boire et se livrer à de petites combines. Cette vie-là, Daniel Tessandier, Rmiste, n’en veut pas. Mais comment l’éviter lorsqu’on perd son appartement et qu’il n’y a pas de travail ?
C’est l’été, - l’été 2003. Étouffante, la chaleur commence à faire des ravages chez les plus démunis, vieillards, malades et rejetés de la vie. Pour Alain Colmont, la canicule risque de tourner au cauchemar…

Sur un air de Regarde les hommes tomber en plein carnage caniculaire, Thierry Jonquet enchevêtre les destins de deux hommes en galère. Le premier, qui nous intéresse, est rattrapé par les « tuiles » de la vie, étouffé par les dépenses et glisse lentement vers le crime ; le second, un riverain sans emploi, expulsé, s’engouffre dans la spirale de la précarité, la clochardisation, puis, lui aussi, du crime. Deux mondes qui coexistent sans se voir et où un meurtre peut en cacher un autre...

Tout ne tient qu’à un fil, qu’on soit cloche ou non à Belleville... Une intrigue ultra-réaliste sur les mécanismes de précarisation, d’exclusion et de solidarité qui font et défont notre société, de la rue à la Sécu en passant par l’« obligation alimentaire ».


Extrait :


Dès le lendemain matin, Alain se rendit à l’hôpital Lyautey. Il prit un train de banlieue à la gare de Lyon, descendit à Villeneuve-Saint-Georges et, peu disposé à emprunter un des bus qui desservaient Draveil, patienta dans l’attente d’un taxi. La voiture le déposa devant l’entrée de l’hôpital. La gorge nouée, il scruta l’édifice, trois blocs de béton lugubres disposés en H au beau milieu d’un parc abondamment fleuri. Alain se demanda pourquoi on baptise parfois les hôpitaux du nom de massacreurs galonnés : Foch, Joffre, Lyautey. Mais les généraux en sont souvent les meilleurs fournisseurs, après tout.
Il se rendit au guichet d’accueil et, sitôt entré dans le hall où se trouvaient le kiosque à journaux et la cafétéria, il eut un rapide aperçu de ce qui l’attendait. Des vieillards des deux sexes erraient en robe de chambre, aggripés à leur déambulateur. D’autres végétaient sur des bancs, le regard vide et le menton dégoulinant de bave, leur bouche édentée grande ouverte. Sans le moindre signe d’agacement, de révolte. Ils tuaient le temps en attendant que le temps les tue.
Perdu au milieu d’eux, Alain eut l’impression d’avoir été convoqué pour une figuration dans un clip gore inspiré d’un tableau de Goya. Il lui était souvent arrivé d’effectuer une rapide apparition dans des téléfilms dont il avait signé le scénario, juste pour s’amuser, tantôt chauffeur-livreur, tantôt gendarme, tantôt infirmier. Il sentit un frisson lui parcourir l’échine. Erreur de casting ! L’espace d’un instant, l’envie lui prit de déguerpir au grand galop et d’oublier cette vision de cauchemar.


Commentaires :


Hubert ARTUS (Virgin l’hebdo n° 11, 15-20/04/2004) : « Un nouveau polar de Thierry Jonquet est un événement (ça n’arrive que tous les deux ans, et il est l’un des meilleurs polardeux de France), mais ici, il tombe bien. Août 2003 comme point névralgique donc, et pour rejoindre ce moment précis, Jonquet brosse des portraits comme il sait les faire : portrait social précis (des SDF), situations réalistes (la vie parisienne) et humour noir de service (tout le monde va se croiser) ! Le tout dans son quartier, Belleville. Une sorte de thriller social à show. ».


Notes de l'auteur :


Extrait de l’entretien de Thierry Jonquet avec Alexandre Héraud (émission Le Vif du sujet sur France Culture, le mardi 13 avril 2004). Retrouvez l’intégralité de cette interview à la rubrique « Billets d’humeur ».

Votre nouveau roman « Mon vieux » sort aujourd’hui aux éditions du Seuil. Après « Mygale » il y a 20 ans, « Le Manoir des Immortelles », « Les Orpailleurs », « Moloch » et tant d’autres titres qu’on a en tête… « La Vie de ma mère », « Le Bal des débris » en passant par « Jours tranquilles à Belleville » jusqu’à « Ad vitam aeternam ». « Mon vieux » qui sonne comme une chanson de Daniel Guichard – rassurez-vous cela ne lui ressemble guère – c’est quoi, c’est qui ?

C’est à double sens. C’est l’histoire d’un vieil homme et d’un père. D’une façon argotique on dit « Mon vieux » pour parler de son père et donc c’est l’histoire d’un homme qui voit resurgir un père qui l’a abandonné 40 ans plus tôt, à un très mauvais moment, alors qu’il est dans de très sérieux ennuis. L’histoire se déroule au moment de la canicule d’août 2003.

Un père ou un géniteur ? Votre héros, Alain Colmont, pour qui vous connaît un peu, ressemble à un double en négatif de votre personnage. Il habite au même endroit dans ce Paris de Belleville. Alain semble écrasé par son destin. D’ailleurs, le livre s’ouvre par une définition du mot « chance ».

Oui, c’est l’histoire d’un personnage qui n’a jamais eu de chances, à qui il est arrivé des tas d’ennuis et qui a toujours été très combatif. C’est un gars qui ne baisse pas les bras. Et là, le dernier ennui en date qui lui soit tombé dessus, c’est que trois ans plus tôt avant que ne commence le livre (l’histoire commence en juin 2003), sa fille de 16 ans est tombée d’un scooter sans casque et s’est retrouvée défigurée. Elle a passé un temps dans le coma, elle est revenue à elle. Elle va mieux sauf que son visage est très esquinté. Malgré les opérations de chirurgie plastiques subies, elle ne retrouve pas son visage d’avant. Et la pauvre jeune fille qui ne tolère pas ça sombre dans la dépression. Son père est obligé de la placer dans une clinique de luxe pour ados, ce qui lui coûte une véritable fortune et puis en même temps, il faut envisager d’autres opérations de chirurgie esthétiques celles-là, pas prises en charge par la Sécurité sociale (c’est considéré comme du luxe). Et qui vont lui coûter une petite fortune. Comme si ça ne suffisait pas, on vient lui annoncer que son père vient d’être retrouvé dans un hôpital, maladie d’Alzheimer. Son père l’a abandonné 40 ans plus tôt donc il ne veut plus le voir du tout, il ne l’intéresse pas, c’est devenu un étranger total ; mais, malheureusement, il y a l’article 205 du Code civil qui stipule que les enfants doivent aliment à leurs parents. Et donc, ce pauvre Alain Colmont, le héros de l’histoire, apprend brutalement qu’il va lui falloir payer une lourde facture à l’assistance publique pour ce père qu’il déteste, qu’il hait, qui est vraiment un étranger et qui en plus est un fantôme (il a la maladie d’Alzheimer), il est incapable de se souvenir de quoi que ce soit, c’est un légume.

Après avoir présenté tout une série de portraits, vous faites croiser les destins de vos personnages dans ce moment si particulier que fut la canicule, grand fait divers où l’assassin serait encore à trouver (peut-être, en tout cas, il y a des responsabilités qui se cherchent). C’est donc au beau milieu du livre, au chapitre 16, qu’en fait tout commence. Il y a des descriptions cliniques, froides, impitoyables de ces mouroirs qui font la une pendant tout l’été dernier. Dites-moi Thierry Jonquet, il s’agissait pour vous de vous emparer de ce fait divers de plus de 15.000 victimes par opportunisme ?

Pas par opportunisme, non. Il se trouve que mon premier roman, « Le Bal des débris » relatait mon expérience bien lointaine maintenant en tant qu’ergothérapeute dans un service de gériatrie. Donc c’est un milieu que je connais bien. Et l’intrigue de ce roman, je l’ai imaginé au mois d’avril-mai 2003. Et je suis rentré à Paris le 9 août 2003 pour commencer à travailler sur le roman. La canicule et ses conséquences ont complètement bouleversé la trame de l’histoire, ma petite histoire individuelle rencontrait un événement historique avec 15.000 morts, c’est énorme et donc la canicule m’a rattrapé. Je ne pouvais pas écrire le même roman dans ce contexte-là. Pendant 15 jours, quand j’ai compris que ça commençait à tourner au drame, j’ai arrêté d’écrire car je me demandais jusqu’où cela allait aller, avec tous les événements les plus fous dont on nous faisait état (camions frigorifiques qu’on garait sur des parkings pour servir de morgues ambulantes…), tous ces détails complètement sordides. Dans ma tête progressivement, l’idée que sur les 15.000 morts de la canicule, il y en avait peut-être un petit nombre qui n’était pas mort entièrement à cause de la chaleur…

Il y a beaucoup de personnages, figures récurrentes dans vos livres : univers des exclus, marginaux à Belleville. Cette société que vous décrivez Thierry Jonquet est malade. Il n’y a plus de cohésion…

Ça fait une vingtaine d’année que j’habite à Belleville et que je vois, observe les clochards qui se regroupent au tour de chez moi, dans un carrefour. Ce qui me frappe, c’est qu’on s’y habitue. Je connais le visage de ces clochards comme ceux du boulanger ou du facteur. Progressivement on se mithridatise à la misère sans qu’on réagisse. Je me rappelle les premiers SDF qui sont apparus dans le métro avec un petit panneau « J’ai faim ». On se disait que ça allait mal. Aujourd’hui, on est complètement habitué à ça.

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