Biographie
Interviews
Pseudonymes
Prix littéraires
Billets d'humeur
Eloges
BILLETS D'HUMEUR
1 - À propos de Sébastien Japrisot.

J’ai été très peiné d’apprendre le décès de Sébastien Japrisot. J’ai une très grande admiration pour cet auteur qui a beaucoup compté dans mon propre parcours « littéraire ». Le sens de la construction, totalement inouï de ses romans m’en a toujours beaucoup imposé à tel point que « La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » est un de mes livres de chevet. Je l’ai lu, relu un nombre incalculable de fois sans m’en lasser. Durant la première moitié du récit, le lecteur ne peut que croire à la folie du personnage, tant ce qui lui arrive est totalement impossible. Et la seconde partie reconstruit totalement la première, dans un ordre totalement rationnel. C’est vraiment du grand art. Je pense que Japrisot était un très bon joueur d’échecs : ses personnages évoluent comme des fous, des cavaliers, des rois et des reines, sur un échiquier dont le lecteur ne distingue pas clairement les cases. Quand la vision est devenue nette, le roman est terminé… J’ai rencontré Japrisot à plusieurs reprises, dans des salons, des festivals, sans vraiment oser lui parler, et je le regrette. Il aura disparu sans voir l’adaptation cinématographique d’ « Un long dimanche de fiançailles » qui tenait une place un peu à part dans ses romans, moins abstrait, plus ancré dans l’Histoire, et terriblement émouvant. Attention au fil !

Thierry Jonquet 09/09/2003



(Photo Cathy Esposito)


POUR EN SAVOIR PLUS SUR SÉBASTIEN JAPRISOT :

Portrait et biblio-filmographie

Site dédié

Et aussi




2 - Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

Postface de l’auteur à l’éd. Points Seuil de son livre Jours tranquilles à Belleville (n° P1106, juin 2003)

J’avais entrepris la rédaction de cette chronique – Jours tranquilles à Belleville – sur la base d’un constat banal mais inquiétant : depuis des années, la situation se dégradait dans ce qu’il est convenu d’appeler « les cités », les faits de délinquance qui étaient rapportés allaient croissant en nombre et en gravité, le Front national prospérait, et, parallèlement, tout un bataillon de sociologues montait régulièrement au créneau pour expliquer qu’il n’existait pas d’insécurité mais seulement un « sentiment d’insécurité ». Dès lors tous ceux qui osaient affirmer le contraire se voyaient aussitôt accoler l’étiquette de « sécuritaire » et pouvaient être suspectés de connivence avec le Front national. Souvenons-nous. Au temps de l’Union soviétique radieuse, il ne fallait surtout pas émettre la moindre critique à propos du goulag pour ne pas « faire le jeu de l’ennemi ». Le même raisonnement aussi pernicieux que stupide imposait le silence à propos de la délinquance sous peine d’apporter de l’eau au moulin de Le Pen. Ben voyons.




Sans que la situation à Belleville ne revête le même caractère de gravité que dans les banlieues les plus chaudes, tant s’en faut, j’étais malgré tout aux premières loges pour subir et témoigner d’une lente désagrégation du « tissu social » suivant l’expression consacrée. La rengaine sur le « sentiment d’insécurité » m’exaspérait et, puisqu’un éditeur me le proposait, je décidai de ne pas me défiler. Le livre fut accueilli de diverses manières… J’eus un avant-goût de ce qui m’attendait en écoutant les réactions de quelques amis. Celui-ci, universitaire marié à une Chinoise, m’expliqua qu’il avait trouvé le ton très juste, sauf en ce qui concernait les Chinois ! Celui-là, chercheur au CNRS, et juif, m’avoua avoir été enchanté de l’ensemble mais déconcerté par le passage concernant les loubavitchs. Tel autre, éditeur animé de solides convictions d’extrême gauche, fut horrifié par le fait que j’avais dénoncé un dealer. À son avis, il fallait s’en prendre aux pays producteurs et, en attendant, laisser prospérer le malheureux petit dealer, lui-même probablement usager, et donc victime, n’est-ce pas ? Le laisser ainsi, en toute impunité, semer ses seringues sur son passage, comme le Petit Poucet ses petits cailloux. Etc, etc

Puis vint la presse. Le Monde, Libé (« un récit beau mais rude »), Télérama (« un pavé dans la mare de toutes les inerties »), France-Soir en parlèrent de façon équilibrée et positive, de même que la revue Hommes et migrations dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fricote pas avec l’extrême droite ! CFDT Magazine me réserva un accueil très positif, alors que j’avais un peu brocardé la Confédération ! Le JDD, quant à lui, se signala par un grand souci de déontologie journalistique… J’avais accueilli le reporter, passé toute une journée en sa compagnie dans le quartier et il eut donc tout loisir de prendre note de mes propos. Sur une pleine page, ce fut un vrai feu d’artifice. Les extraits les plus saignants (« Je les hais », « j’ai des envies de meurtre »), soigneusement mis en exergue et en caractères gras, et bien évidemment cités hors contexte, visaient à persuader le lecteur que j’étais un personnage plus que suspect ! Je ne sais plus qui a dit en substance « donnez-moi quatre citations et je fais condamner n’importe qui’ mais il avait raison. Dans ce registre, la palme de la bêtise et de la malhonnêteté revint sans conteste à la revue Amnistia qui sévit sur le Net mais diffuse aussi en librairie. Citant ce passage : « imperceptiblement, mais implacablement, telle rue, et partant telle école, devient progressivement chinoise, telle autre encore turque, telle autre arabe… », le journaliste d’Amnistia en tira cette conclusion : « Ethnie, relatif à la race, dit le Grand Robert. Il a toujours été plus facile de diviser que de rassembler. À suivre T. Jonquet, on peut se demander ce que devient l’action des travailleurs et des militants qui interviennent au quotidien pour exercer la solidarité et la justice sociale ? » Le « chapeau » de l’article titrait Un beauf à Belleville, histoire d’aguicher le lecteur. Si ledit lecteur veut bien relire ce passage, il ne pourra que constater que j’y déplore, que j’y dénonce précisément le fractionnement ethnique du territoire, profondément néfaste, via ses conséquences scolaires ! Mais il est tellement plus tentant, plus amusant de tirer à boulets rouges sur le « beauf » et de le rendre complice des maux qu’il s’acharne à dénoncer ! Raisonner à coups de slogans évite de se fatiguer l’intellect. Passons.

Le journal Ras l’Front – j’avais été un des premiers signataires de l’Appel des 250 à l’origine de sa création – consacra à Jours tranquilles toute une page, chaleureuse, et très instructive à la relecture : sous la plume de l’ami Remi Barroux, on pouvait discerner toute la gêne, la difficulté à aborder des problèmes indéniables, et ce, d’un point de vue de gauche ! « Disons-le franchement, les mots de Thierry – les maux qu’il dénonce vigoureusement – sous une autre plume, pourraient faire scandale […] tout au plus prend-il le risque de voir ces peurs exploitées par les tenants d’un ordre social auquel il n’a jamais adhéré. » C’était en fait tout le contraire ! Je ne prenais pas ce risque puisque, depuis longtemps, le Front national faisait ses choux gras des fameuses peurs. Ce n’était en aucun cas une modeste chronique qui alimentait le vote FN, mais bien la réalité qui y était décrite. « On peut, par contre, reprocher à l’auteur militant de nous laisser sans espoir, puisqu’il s’agit pour lui, pour nous, de ne pas laisser se dégrader une société, un quartier plus qu’ils le sont déjà. Que faire ? Thierry ne propose pas de solution. Il en souffre visiblement et son fils devient l’argument de sa peur… » poursuivait plus loin Remi. Mais le but du livre n’était absolument pas de proposer je ne sais quel manuel de militantisme, histoire de remonter le moral des troupes, mais tout simplement de dresser un état des lieux et, précisément, de faire part d’un certain désarroi On me reprocha ailleurs de ne pas avoir assez détaillé et mis en valeur l’action des militants associatifs qui se bagarrent âprement contre la dégradation alors que tout un chapitre était consacré à la bataille exemplaire de la Bellevilleuse ! Mes ex-amis de la LCR furent très gênés, et, ne sachant eux-mêmes sans doute pas par quel bout prendre le livre, m’accordèrent un champ libre, dans leur hebdomadaire, sur une pleine page ! Je n’aurais jamais cru devoir écrire de telles phrases dans Rouge que j’ai vendu à la criée sur les marchés pendant près de vingt ans, mais je ne laissai pas passer l’occasion : « Sécurité. Le vilain mot est lâché. Les protestations s’amplifient : chauffeurs de bus constamment agressés, profs las d’encaisser les insultes, les crachats, médecins qui rechignent à visiter dans les cités de crainte de se faire braquer, flics de base terrés dans leurs commissariats et qui se font caillasser dès qu’ils s’aventurent un peu trop loin. Une réalité opaque, subie en silence, qui soudain remonte à la surface. Des dizaines de milliers de gens vivent la peur au quotidien. Une souffrance massive, ignorée sinon méprisée par la gauche caviar. Inutile de s’enfoncer la tête dans le sable à l’instar de l’autruche. La réalité, il faut faire avec. Pour la combattre, il faut accepter de la décrire, avec des mots crus. »

Décidément, tout tournait autour des mots, des mots dont il ne faut pas avoir peur, qu’il ne faut pas entourer de guillemets prophylactiques pour combattre l’extrême droite, laquelle n’a que faire des précautions oratoires. À coups de calembours plus que douteux, Le Pen a grandement démontré son talent en la matière ! Fin novembre 99, Le Monde fut coorganisateur d’un colloque sur le thème « violences urbaines et délinquance juvénile ». Voici l’entrée en matière du compte rendu : « Des mots relativement tabous dans le débat public français – ethnicisation, communautarisation, sécession – ont été omniprésents. Ce thème politiquement périlleux, même en période d’affaiblissement du Front national, a été longuement discuté par les chercheurs. » C’était le signe que certains, non pas un auteur de polars irresponsable, mais des spécialistes de la sociologie, commençaient à comprendre qu’il ne servait à rien de se cacher derrière les mots comme on se cache derrière son petit doigt. Je croyais donc être « couvert » par l’avis d’experts autorisés. Erreur !

En juin 2000, je reçus une véritable volée de bois vert de la part de Michel Wieviorka, directeur d’études à l’EHESS, et du Monde des débats, excusez du peu ! La sympathique petite revue Diasporiques consacra en effet tout un dossier à Jours tranquilles, dossier dans lequel M. Wieviorka fut invité à délivrer son avis, dans le camp des « contre ». Me donnant quitus d’une certaine clairvoyance dans bien des domaines, notamment d’une justesee d’observation au quotidien, il m’épingla rudement, me taxant de poujadisme, de populisme et d’autres nom d’oiseau. « Il en rajoute parfois, comme s’il voulait se convaincre et nous convaincre de son abjection. Nez collé sur la vitre de son appartement […] il surveille, épie, se délecte de la vie des autres et va jusqu’à dénoncer aux flics un dealer qui a le malheur d’agir sous ses fenêtres. » Un dealer qui a le malheur d’agir sous ses fenêtres. Sic ! Un tel paragraphe mériterait bien des commentaires. Je suis romancier, et, en effet, j’observe énormément ce qui se passe autour de moi. Déformation professionnelle oblige ! Mais que signifie le membre de phrase concernant le dealer ? Qui a eu le « malheur » d’agir sous mes fenêtres ? Devais-je laisser faire, regarder ailleurs ? Ou lever une petite milice de voisins pour le chasser au lieu de faire appel à la police ? J’aurais levé, à n’en pas douter, une milice raisonnable, une milice humaine, mais qui me dit, avec un tel raisonnement, qu’à trois pâtés de maisons plus loin, d’autres n’auraient pas hésiter à lever une milice plus musclée, bien plus expéditive ? Voilà le tabou qui mettait le directeur du Monde des débats dans tous ses états : la police ! Eh oui, en dépit de tous ses défauts, en dépit du fait qu’il faille sévèrement la tenir à l’œil et dénoncer ses bavures, elle est là pour ça, et comme je le soulignais dans le chapitre concerné, je me méfie énormément de la « justice populaire ». Plus loin, M. Wieviorka s’attardait sur mon cas. « [Jonquet] est typique de ces couches moyennes éduquées qui n’ont pas chuté dans le chômage et l’exclusion, mais qui vivent dans un sentiment croissant d’abandon et de décadence, dans un environnement où l’on se sent étranger et où la combinaison des effets de l’exclusion et de l’ethnicisation des rapports sociaux exacerbe la peur, le sentiment d’insécurité… » Bigre ! Imaginons alors des couches paupérisées, inéduquées, ayant chuté dans le chômage et l’exclusion… et nous avons l’électorat de Le Pen. CQFD. Il allait de soi, toujours plus loin dans le même article, que je trempais ma plume « dans un vitriol qui fleure l’anarchisme d’extrême droite » ! La belle affaire. Soyons juste. Deux paragraphes plus loin, M. Wieviorka me donnait acte que je n’étais pas devenu un salaud et que je ne rejoindrais jamais le camp des racistes et des nationalistes. Ouf ! Quelques semaines plus tard, lors d’un déjeuner, fort courtois, avec M. Wieviorka, je n’eus aucunement besoin d’avoir recours à des trésors d’éloquence pour achever de le persuader que j’étais toujours déterminé à me battre contre le Front national ! Dans un second volet du même dossier, les « pour », la revue Diasporiques donna la parole à Alain Seksig, ex-directeur d’école dans le quartier de Belleville, et qui connaît parfaitement le terrain. Son point de vue sur le livre était radicalement différent.

Depuis la parution de Jours tranquilles à Belleville, un peu d’eau a coulé sous les ponts. Rien n’a fondamentalement changé à Belleville. Je n’ai pas vu de seringues traîner depuis quelque temps, mais pourtant les dealers sont toujours à l’œuvre. Sans doute le crack, la came du pauvre, a-t-elle remplacé l’héroïne ? Les tensions interethniques frémissent toujours. Le seul point sur lequel le rappel à l’ordre et à la loi a produit ses effets concerne les pitbulls qui ont presque totalement disparu. Du côté des militants associatifs, une régie de quartier est en voie de création et on peut raisonnablement beaucoup attendre de cette initiative qui pourra fédérer les énergies.

Je n’ai pas boudé mon plaisir à la lecture de certains ouvrages, de certains articles, de prises de position très fermes de la part de responsables politiques et je n’en citerai que quelques exemples. Un livre à mon avis assez fondamental a été publié par la sociologue Michèle Tribalat, Dreux, voyage au cœur du malaise français (Syros). Dreux, la ville-laboratoire du Front ! Qu’il me soit permis ici de lui adresser mon salut. « Le sentiment d’insécurité, écrit-elle, a, on le sait, des effets dévastateurs en matière de lien social car il porte le risque d’un retrait toujours plus grand de l’espace public. Il fait également le lit du Front surtout si ce dernier est le seul à l’exprimer. La lutte contre le Front ne consiste pas, en matière de délinquance comme en d’autres domaines, à nier la réalité au prétexte qu’il en fait son cheval de bataille. […] Sinon le risque est grand de voir le FN prospérer au seul motif qu’il sera le seul à parler aux gens de ce qui est vrai et les préoccupe vraiment. La réalité n’appartient pas au Front national, elle est. Toute politique qui vise à l’efficacité doit la reconnaître. » On ne saurait mieux dire ! Il y a surtout Malek Boutih, président de SOS Racisme, qui, ès qualités, a décidé, comme on dit familièrement, de mettre les pieds dans le plat et a été largement entendu par la presse. J’achève d’écrire ces lignes le 1er avril 2003, et j’aurais rêvé de poissons un peu plus rigolos. Voici des extraits d’un article du Monde datant de tout juste un an, 1er avril 2002. Le Monde qui, par l’intermédiaire de son « médiateur », Robert Solé, reconnaissait que « pendant des années, Le Monde a donné l’impression de cacher une partie de la réalité pour ne pas alimenter le racisme. Faut-il regretter que des faits dérangeants soient enfin abordés de front ? » De Front, la majuscule, absente de la typo du Monde, vient tout naturellement sur les lèvres. Interviewé par le quotidien, Malek Boutih ne mâche pas ses mots, ces mots dont on ne répétera jamais assez qu’ils ne doivent pas être redoutés. « La nature de la violence a évolué et certains quartiers sont en voie de ghettoïsation voire de dérive communautariste. Pendant des années, nous avons été polarisés sur l’extrême droite au risque d’oublier ce qui se passait devant notre porte. Aujourd’hui, il faut parler des choses, même lorsqu’elles sont dérangeantes. […] Je ne supporte plus le discours angélique, post-soixante-huitard, faussement compréhensif, cherchant des excuses à ces dérives. Non, la violence n’est pas le signe d’une révolte contre la société de consommation. Il y a avant tout une logique de business derrière tout cela. Ces quartiers ont besoin de tout sauf de charité et d’assistanat.

Comme tant d’autres, j’ai reçu un violent coup de poing en voyant apparaître le visage de Le Pen comme postulant au second tour de la présidentielle, le soir du 21 avril 2002. L’extrême droite, dont bien des imprudents avaient cru bon d’annoncer le déclin, est toujours postée en embuscade. À bon entendeur, salut !

T.J.